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Décès du Pr Joseph Chatonnet

Texet de l' Allocution prononcée par le Pr Y Minaire le 6 Mai 2016 lors des funérailles de Monsieur Joseph Chatonnet (1918-2016), Professeur honoraire de physiologie à l'Université de Lyon

Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

 

Les enfants de Monsieur Chatonnet m'ont demandé de prononcer ces quelques mots en l'honneur de celui qui fut notre Maître.

Je le fais au nom de tous ses élèves, et c'est une grande responsabilité car ils sont nombreux et divers. En effet, la carrière de notre Maître fut longue et féconde, et donc ses élèves de première, deuxième et troisième « générations » sont innombrables. Dispersés sur toute la planète, ils ont mené à leur tour des carrières variées, parfois brillantes d'enseignant, de chercheur, d'administrateur universitaire mais tous ont conservé l'empreinte de leur Maître, sa rigueur de raisonnement, son respect de la logique, son sens de la dialectique.

Dans notre métier d'enseignant-chercheur, nous rencontrons différents types de Maïtre :

  • Il y a les Maîtres médiatiques, que l'on voit à la une des magazines ou bien sur les plateaux de télévision : Monsieur Chatonnet n'en était pas, il méprisait la publicité ;
  • Il y a les Maîtres féodaux, qui assouvissent leur volonté de puissance en favorisant des vassaux ou parfois en les torpillant : Monsieur Chatonnet n'en était pas, il avait horreur de l'intrigue et de l'arrivisme.

Monsieur Chatonnet était simplement un Maître à penser. Brillant élève, il avait été formé aux Humanités grecques, latines et germaniques. Il en avait conservé une habileté dans le raisonnement, une précision et une concision  dans la pensée bien utiles lors que nous avions  à rédiger nos thèses, mémoires et publications. D'ailleurs, il y travaillait directement, au côté de chacun d'entre nous, reprenant mot à mot chaque phrase pour que le raisonnement soit irréfutable.

Le morceau de bravoure était le chapitre intitulé « Discussion » car Monsieur Chatonnet y défendait âprement son point de vue, analysant et décortiquant les résultats mais aussi passant en crible les travaux de nos prédécesseurs et de nos concurrents, travaux qu'il connaissait à fond grâce à une mémoire prodigieuse. Au cours de longs après-midis, souvent le Samedi, nous avancions pas à pas, côte à côte, remaniant sans cesse nos phrases et les redistribuant.

D'aucuns diront que cette méthode artisanale, minutieuse devait être fort lente. Ce serait une erreur car, au terme de cet exercice initiatique, nous avions acquis définitivement les exigences et les règles du raisonnement scientifique et cela nous a accompagné et guidé pendant toute notre vie, quels que soient la nature et le niveau de nos fonctions.

Cependant, je ne saurais laisser penser que l'enseignement de notre Maître s'est limité à la technique de la rédaction scientifique.

La diversité de ses connaissances, en physiologie certes, mais aussi en biochimie et en thermodynamique, associées à la puissance et à la ténacité de sa réflexion, lui permirent de créer et de hausser une École lyonnaise qui ne tarda pas à établir des liens d'estime avec les Écoles allemandes, nord-américaines et japonaises, sur des thèmes de dilection.

La question centrale était celle de l'équilibre énergétique chez les mammifères et les oiseaux avec, pour corollaire, la régulation thermique et pondérale. A l'époque, la lutte était vive entre les tenants de la thermogenèse musculaire et ceux de la thermogenèse adipeuse, avec au centre de la problématique le découplage de la phophorylation oxydative. Ces travaux sur l'équilibre énergétique, loin d'être ésotériques, restent aujourd'hui d'une brûlante actualité ne serait-ce qu'à travers l'épidémie mondiale d'obésité.

Malheureusement, Monsieur Chatonnet ne sera plus à nos côtés pour éclairer le terrain, en préciser les reliefs, marquer les frontières du possible, et limiter autant que faire se peut les divagations thérapeutiques à travers les remèdes « miracles ».

Mais je ne voudrais pas que nous quittions notre Maître sans évoquer les travaux qu'il conduisit au milieu des années cinquante avec des moyens misérables, sur ce qu'il a appelé l'effet paradoxal de l'adrénaline, hormone chère au Doyen Hermann.

Simplement, en mesurant la pression artérielle et en jouant avec quelques milligrammes de produits originaux confiés à lui par Rhône-Poulenc, Monsieur Chatonnet observa et comprit que l'adrénaline pouvait être tantôt vasoconstrictrice et hypertensive, tantôt vasodilatatrice et hypotensive. C'était le « paradoxe de Chatonnet », alors tout à fait contraire à la doxa ambiante.

Pourtant, dès 1958, il avait alors mis le doigt sur ce qui allait devenir le grand thème de la réceptorologie, les notions de récepteurs alpha et beta, d'agonistes, d'antagonistes, de stimulants et de bloquants qui ont valu, vingt ans plus tard, le Prix Nobel de physiologie et de médecine à des chercheurs anglo-saxons et scandinaves.

Notre Maïtre avait eu raison trop tôt, ses observations trop timidement révélées avec la modestie qui était la sienne, n'ont pas eu le succès qu'elles méritaient car les esprits n'étaient pas encore prêts : il ne faut pas être clairvoyant trop seul et trop tôt. Ainsi va la recherche : au départ, il y a une idée, souvent fortuite, toujours hérétique, parfois fragile, qui a besoin pour grandir et s'épanouir d'un cadre conceptuel élaboré et reconnu par la collectivité. Au milieu des années cinquante, ce cadre n'existait pas encore et la découverte de Monsieur Chatonnet n'a pas eu l'écho qu'elle méritait.

Monsieur Chatonnet n'en était pas amer : il n'en parlait jamais. Ce n'est qu'au cours d'une de mes dernières visites à son domicile, lors qu'il était nonagénaire, qu'il m'a laissé entrevoir un fugace et nostalgique regret.

Il était de mon devoir, en tant que l'un des derniers témoins, peut-être même le dernier, de rappeler ce qui appartient à l'Histoire des Sciences et rendre ainsi un ultime hommage à notre Maître.

Je vous remercie de votre attention.

Yves Minaire

Professeur honoraire au CHU de Lyon